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Interview
Constance Lanxade : « N’oublions pas que chaque prénom a un sens, qu’il est porteur d’un projet »

Choisir le prénom de son enfant, c'est prendre une décision importante qui définira son identité. C'est pourquoi, en tant que futurs parents, il est essentiel de savoir d'où l'on vient, pour déterminer où l'on va ! A l'occasion de la sortie de son livre Un prénom, le choix d'une vie, co-écrit avec la journaliste Elena Bizzotto, Constance Lanxade a soigneusement répondu à nos questions sur le domaine de la psychogénéalogie et sur l'importance d'un choix qui déterminera toute une vie !

Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste la psychogénéalogie ?

Constance Lanxade : La psychogénéalogie, que je préfère appeler analyse transgénérationelle, observe les influences des transmissions familiales à travers les générations. Certains traumatismes de nos ancêtres ont encore des effets, des conséquences dans le présent de nos vies. Des secrets sur des hontes et des deuils gelés dans le passé empoisonnent encore certaines familles aujourd’hui. La psychogénéalogie étudie la structure des liens entre les individus d'un même clan. Elle cherche à comprendre les mécanismes inconscients qui agissent dans les systèmes familiaux en repérant les croyances, les loyautés invisibles, les identifications inconscientes, qui agissent sur certaines places. L’objectif est de remettre en cohérence l’histoire familiale, de trouver de nouvelles marges de manoeuvre, des résolutions aux problématiques personnelles, pour dégager les sujets de certaines missions ou loyautés inadaptées.

Pourquoi avoir écrit un livre associant cette pratique au choix du prénom de son futur enfant ?

Parce que dans le choix du prénom, il y a tout un champ inconscient qui préside à cette élection singulière. Cela mérite d’être mis en conscience pour doter l’enfant d’une identité dégagée d’influences invisibles, qui seraient  contraignantes pour son devenir. Il s’agit de choisir un prénom qui puisse à la fois relier et différencier pleinement l’enfant des autres membres de la famille présente, mais aussi passée. Nombre de personnes que j’ai reçues se sont rendu compte après coup qu’elles avaient donné sans le savoir un prénom à leur enfant en réponse à une problématique de leur arbre. Alors autant éclairer les futurs parents avant de se déterminer.

En quoi le choix du prénom de son enfant est plus important maintenant qu’il ne l’était auparavant ? Quelles conséquences cela a sur la vie de l’enfant ?

Parce que la loi a changé en 1993, permettant aux parents de donner presque tous les prénoms qu’ils veulent. C’est en soi une excellente opportunité pour créer du nouveau. Cet élargissement des choix possibles demande en contrepartie un plus grand soin dans l’exercice de ce nouveau pouvoir : autant évaluer son implication personnelle dans ce choix et les incidences sociales, psychologiques et psychogénéalogiques que celui-ci peut induire. D’autant qu’une création apparente peut crypter un autre prénom plus compliqué à porter dans certaines familles. Avoir une vision plus éclairée des effets de la prénomination permet de réfléchir peut-être aux angles morts qu’un choix affectif ou impulsif occulterait. Cela permet en outre de transmettre à son enfant les origines de ce prénom qui l’accompagnera toute sa vie. Les parents choisissent normalement un prénom qui leur plaît, mais ce dernier peut être en complet décalage avec celui qui devra assumer de le porter.

Quels conseils donneriez-vous aux futurs parents avant de prendre cette décision importante ?

Ce livre a pour intention d’ouvrir une réflexion sur la portée et le sens du choix que les parents sont invités à faire, ou qui a été fait pour nous, par une plus grande connaissance des causes et des effets de l’élection des prénoms retenus, à la fois pour l’enfant, mais aussi pour l’adulte qui le porte ou le portera.
Il est demandé aux futurs parents, de faire un choix pour autrui. Le prénom est obligatoire, c’est un élément essentiel de notre identité. Il nous colle à la peau comme une empreinte, un tatouage. Il est aussi important et difficile à changer que la couleur de notre peau ou le sexe avec lesquels nous sommes nés.
Ce livre invite à observer, à comprendre les logiques qui ont eu cours dans la famille, à repérer les prénoms qui sont porteurs d’une histoire difficile, à éclairer les sens cryptés dans le prénom.

Quelle est la démarche dans ce choix du prénom au niveau de l’accompagnement de l’enfant ?

Cette étude préalable en conscience  permet de transmettre à son enfant, à partir de son expérience, la valeur de ce choix. L’enfant, qui deviendra adulte, est ainsi doté d’un sentiment d’appartenance à sa famille, d’une certaine fierté à porter son prénom. N’oublions pas que chaque prénom a un sens, qu’il est porteur d’un projet. Si le choix est expliqué, l’enfant saura mieux quoi en faire. Transmettre à son enfant le récit de son empreinte de naissance et du choix qu’on a fait pour lui, en conscience, est une transmission capitale pour la construction de son identité de futur adulte.

Et vous, quel est votre ressenti quant à vos parents et leur choix de vous appeler « Constance » ?

Je remercie mes parents pour ce très joli prénom que bon nombre de personnes ont l’air d’apprécier. Mais quand j'étais enfant, la répétition du son « an » avec mon nom de famille me faisait buter : je n’aimais pas me présenter. Et puis c’était un prénom rare à mon époque, un peu trop grand pour ma petite taille. J’ai rejeté pendant un temps la vertu à laquelle il m’obligeait implicitement. Quand j’ai commencé à partir à la découverte de mon arbre, la piste de mon prénom m’a permis de remonter à plusieurs reprises dans mes lignées. Cela m’a permis de comprendre mon empreinte de naissance et le sens de ma place, de trouver un secret enfoui à la 7e génération qui  expliquait la phobie enfantine dont j’avais souffert. Mes parents pensaient avoir choisi un prénom nouveau dans la famille, mais j’ai fini par découvrir qu’il avait été adopté par une ancêtre pour remplacer le sien. Aujourd’hui, je peux dire que je me suis pleinement approprié mon prénom !

A quoi vont servir les questionnaires présents dans le livre, et que vont-ils apporter au lecteur ?

J’ai souhaité partager avec le plus grand nombre une façon de réfléchir à ce vêtement tissé de sens que nous portons et qui façonne notre identité. Ce sont des questions que je pose dans mes consultations pour aider ceux que j’accompagne à comprendre quelle place ils occupent dans leur système familial et quelles projections pèsent sur eux. Le prénom est une excellente corde pour grimper dans les arbres et comprendre ce qui se passe dans les familles ; pour identifier les quêtes, les inachevés, les irrésolus qui nous ont été transmis dans le système familial.
J’ai voulu transmettre une façon d’interroger les prénoms de la famille pour rendre compte des attentes qui sont portés sur le berceau de celui qui vient de naître. Ce livre propose donc tout un voyage dans l’expérience du prénom, le sien, ceux de la famille, et dans les logiques de prénominations qui avaient cours dans un passé encore récent.

Que pensez-vous de la polémique lancée par Eric Zemmour sur cette idée de « franciser » les prénoms  « étrangers » ?

C’était le cas avant 1990 : depuis Napoléon, seuls les prénoms français inscrits dans les répertoires officiels étaient autorisés. Nombre de parents n'ont pu, à l’époque, donner le prénom qu’ils souhaitaient. Les prénoms étrangers sont désormais autorisés, tout comme les créations de toutes pièces. Aujourd’hui, les Français d’origine étrangère, dans cette liberté qui leur est désormais donnée, cherchent à faire valoir leur appartenance communautaire en choisissant des prénoms plus identitaires, en fidélité à leur tradition d’origine. Le risque est d’avoir à faire face aux préjugés sociaux qu’ils occasionnent, et aux potentiels préjudices pour l’enfant qui deviendra un jour adulte hors de sa communauté, en subissant par exemple des violences de la part de certains.

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