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Interview
Florence Millot : «Les enfants doivent savoir se défendre sur le plan émotionnel, pour éviter l'escalade vers le harcèlement»

Certains parents s’en rendent compte, d’autres ont plus de difficulté à le voir, mais dès l’école, les enfants peuvent être victimes de harcèlement. Et pour l’enfant qui est la cible des moqueries de ses camarades, il est plus ou moins facile d’en parler, et surtout d’arriver à se défendre.

C’est pour cette raison que Florence Millot, psychologue et psychopédagogue, a désiré s’adresser à la fois aux parents et aux enfants, pour leur enseigner des techniques de défense émotionnelle. Pour la sortie de son livre J’me laisse pas faire dans la cour de récré, elle a accepté de répondre à quelques questions.

Comment avez-vous vu eu l’idée d’écrire sur le harcèlement scolaire ?

Florence Millot : Au cabinet, je reçois beaucoup de jeunes enfants qui viennent parce qu’ils ont des difficultés de comportement à l’école. Parmi eux, beaucoup montrent des difficultés avec des camarades (des moqueries, des petites tapes derrière la tête, du chantage), des petits événements qui peuvent paraître anodins aux yeux des adultes (parents et surveillants d’écoles) mais qui à force, entachent la confiance en soi de l’enfant qui n’arrive pas à se défendre correctement.

 En écoutant les enfants, je me suis demandé comment je pouvais les aider au mieux. D’abord en restaurant l’estime d’eux-mêmes, en leur donnant le droit de répondre et surtout en essayant avec eux de trouver concrètement des réponses pour les aider à répliquer à leurs camarades, de manière ferme mais sans agressivité. Dans un second temps, mon rôle était de les guider pour faire le tri dans les réponses qu’ils pouvaient garder. De là est né l’idée du livre : pouvoir partager le fruit du travail des enfants avec ceux  qui vivent la même situation, et ouvrir le débat sur tout ce qui se passe dans une cour d’école, caché aux yeux des adultes le plus souvent, parce qu’il s’agit de violences sourdes, des mots lancés sans agression physique (donc invisibles pour l’adulte).

Que désigne-t-on d’ailleurs par harcèlement scolaire ? (Attaques physiques, verbales ?) Est-ce très courant ?

Le harcèlement est une véritable relation d’emprise qu’un ou plusieurs enfants ont envers un camarade, quotidiennement. Par exemple, dire à un enfant : « Tu es gras comme un lard » le blesse la première fois, mais le terrorise si répété plusieurs fois par jours. Il ne peut alors plus se défendre et finit par y croire, s’insultant lui-même. Et dans le harcèlement les brimades montent aussi crescendo pour faire peur à l’enfant afin qu’il s’isole et ne parle de son problème à personne : « Va te suicider gros lard, si tu en parles à qui que ce soit, on t’attendra à la sortie ! » L’enfant entre ainsi dans un cercle vicieux et aura besoin de l’adulte pour en sortir et se sentir protégé de nouveau.

Aujourd’hui, le harcèlement a pris de l’ampleur, notamment avec les réseaux sociaux pour les adolescents, mais reste plus rare pour les enfants de primaire. Les plus petits peuvent cependant faire preuve de moquerie et de chantage sans que cela soit du harcèlement. Cependant, il est fondamental d’apprendre aux enfants à savoir se défendre, car ils sont en pleine construction identitaire.

De plus en plus d’enfants sont qualifiés d’hypersensibles. Face à l’agressivité ou l’injustice des enfants, ils se sentent facilement débordés.  L’arrivée dans la cour d’école peut s’avérer un choc.

Les parents banalisent ces micro-agressions. Ces attaques (« Je te parle plus, t’es moche »…) répétées quotidiennement peuvent conduire au harcèlement. Les abus sont petits, invisibles, et l’enfant ne parle plus ; les parents ferment les yeux, ne sachant pas quoi faire.

Or, il est important que les parents soient au courant de ce qui se passe. Les écoles sont parfois dépassées, ne peuvent pas tout surveiller et c’est normal.

Vous mettez en place dans le livre une technique d’autodéfense émotionnelle : qu’entendez-vous par là ?

L’autodéfense émotionnelle, c’est l’art de se défendre par des mots justes qui stoppent l’agression verbale de notre interlocuteur. C’est aussi une manière de poser des limites pour se faire respecter et se protéger du sentiment de dévalorisation (se sentir impuissant, nul, en colère contre l’autre, ne sachant pas quoi lui répondre quand il nous agresse).

À l’image de l’aïkido, un art martial qui utilise l’énergie de l’adversaire pour la retourner contre lui, l’autodéfense émotionnelle peut être comparée à un aïkido verbal, qui permet de contourner l’énergie d’agression de l’interlocuteur en se protégeant soi, sans agresser l’autre en retour.

En quoi consiste cette technique ? 

Pour aider les plus petits à mieux répondre à leurs camarades quand ceux-ci les embêtent, j’ai créé un jeu, issu de cet art de l’autodéfense avec les enfants que j’ai suivi en thérapie pour codifier les attaques et les défenses de manière ludique :   apprendre à se protéger et à mettre son bouclier émotionnel. Nous avons appelé ce jeu le Tatakai : pour la sonorité du nom (lorsque quelqu’un t’attaque, cela fait mal ; « t’attaque-aïe ») et garder l’esprit des arts martiaux (Tatakai signifie « combat » en japonais).

La technique de ce jeu consiste à répondre à celui qui attaque verbalement de la façon la plus noble possible avec 4 types de défenses verbales symbolisées par :

  • Le miroir : Se servir de la force de l’autre en la lui renvoyant et lui faire perdre l’équilibre.
  • L’esquive : Avec un mot ou une question, renvoyer l’énergie agressive et fait en sorte de ne pas se laisser atteindre.
  • Le bouclier : Déstabiliser son  partenaire en lui montrant que chacun a le droit d’avoir une opinion.
  • Le vénérable guerrier : Montrer que quoi que dise l’autre, l’enfant sait ce qu’il vaut.

Pour aider l’enfant, vous avez imaginé et écrit un « émoticonte » ; pouvez-vous nous expliquer le but de ce conte ?

Le but du conte est d’aider l’enfant à transcender ses peurs, en s’identifiant aux héros qui vivent aussi, à leur façon, ce que l’enfant peut vivre. Mais surtout, de véritables outils de développement personnel ont été glissés dans l’émoticonte, pour aider l’enfant dans son quotidien. Par exemple, un des rituels du conte est d’apprendre à trier ses pensées quand celles-ci deviennent trop négatives. Ainsi quand l’enfant/le héros se sent nul, il doit trouver de qui vient cette pensée qui s’est glissée en lui : est-ce que c’est ce qu’il pense réellement ou bien est ce que cette pensée vient d’un camarade qui s’est moqué de lui la semaine dernière l’ayant traité de nul ? Sous forme de jeux, l’enfant apprend les fonctionnements de la confiance en soi et de la psychologie.

Votre livre est à usage des enfants et de leurs parents ; quel rôle ces derniers peuvent-ils jouer pour aider leurs enfants qui subissent des difficultés à l’école ?

Le rôle des parents est d’accompagner l’enfant dans ses difficultés, même s’ils ont l’impression que ce ne sont que des banalités ou des enfantillages. Les émotions n’ont pas d’âge. Un enfant qui souffre parce qu’il se sent rejeté ou différent des autres vit la même souffrance que l’adulte qui a du mal à s’affirmer et trouver sa place dans le groupe. Savoir écouter son enfant, c’est aussi savoir lui poser des questions, lui demander ce qu’il ressent dans la cour de récréation, comment il se perçoit, lui demander s’il arrive à se défendre et mesurer sa difficulté à le faire. Le plus important en tant que parent, c’est de soutenir son enfant dans ce qu’il ressent pour qu’il trouve des solutions par lui-même.

La méthode de défense que vous développez dans votre livre peut-elle d’ailleurs aussi s’appliquer aux adultes ?

Bien sûr, toutes ces techniques peuvent servir aux plus grands. Le but de ce livre est d’apprendre en famille à mieux gérer ses émotions. Si le livre est centré sur des situations d’enfants, les mécanismes de la confiance en soi sont les mêmes pour les enfants et les adultes. La forme imagée du jeu du Tatakai est très pédagogique et permet au cerveau de mieux repérer les différentes attaques et le poison émotionnel et les différents boucliers verbaux pour s’en défendre.  Jouer avec son enfant, c’est lui donner la possibilité d’avoir des modèles vivants et identificatoires sur lesquels s’appuyer : « Tout comme toi, Maman ou Papa, nous ne connaissons pas la réponse, nous allons devoir chercher.» Le parent peut alors mieux comprendre, puisqu’il en fait l’expérience, qu’apprendre à s’affirmer n’est pas inné. Il ne suffit pas de dire à son enfant : « Va jouer avec un autre enfant s’il t’embête », « ne réponds pas à ses attaques », ou encore « défends-toi un peu ! », il s’agit, par le prisme du jeu, de trouver des vraies réponses avec son enfant, pour considérer son problème à bras le corps, en ressortir grandi quant à sa propre communication et sa confiance en lui.

L’aventure du Tatakai est donc familiale !

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