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Interview
Michèle Mazeau et Alain Pouhet : «À l'école, la motivation est le moteur de tous les apprentissages»

Votre enfant est à l’école primaire et va apprendre à lire, écrire, compter : des apprentissages fondamentaux qui lui serviront pour la vie. Les auteurs de Bien apprendre à l’école, les Drs Michèle Mazeau et Alain Pouhet nous ont accordé une interview et nous expliquent en détail comment l’enfant acquiert ces facultés.

Comment vous est venue l’idée d’écrire ce livre ?

Michèle Mazeau et Alain Pouhet : Tout simplement après avoir écrit Dans le cerveau de mon enfant, le premier « volume » de cette micro-série dédiée au développement cognitif de l'enfant. Ce premier ouvrage s'arrêtait à l'âge de 6 ans et c'était très frustrant, car nous avions l'impression de laisser le lecteur au seuil des grands apprentissages de l’être humain : lire, écrire, compter. Nous avons donc tout naturellement continué sur notre lancée, afin d'offrir un « panorama » plus cohérent du développement des grandes fonctions intellectuelles et des apprentissages fondamentaux chez l'enfant.

Pouvez-vous nous expliquer en quoi les neurosciences ont changé la perception des apprentissages ?

Les neurosciences nous ont ouvert une fenêtre sur les mécanismes en œuvre dans le cerveau en train d'apprendre. Pour la première fois, nous n'avions pas seulement des repères chronologiques issus de l'expérience (les enfants apprennent à lire entre 5 et 8 ans, etc.) : nous avions des réponses à la question fondamentale du « comment » : comment apprennent-ils à parler, comment apprennent-ils à lire, comment mémorisent-ils, comment ces apprentissages modèlent-ils et reconfigurent-ils le cerveau, etc. Cela a permis, d'une part, de valider certaines stratégies pédagogiques (ou de mieux en comprendre les limites) et, d'autre part, auprès des enfants en difficulté ou présentant des troubles des apprentissages (les « dys »), de mieux analyser, comprendre et donc remédier aux obstacles qu'ils rencontrent dans leur scolarité.

Vous mettez en avant dans votre livre l’importance de la motivation et vous distinguez la motivation intrinsèque de la motivation extrinsèque : pouvez-vous nous expliquer ce qui les différencie ?

La motivation est le moteur de tous les apprentissages et donc de toutes les évolutions et de tous les progrès de l'enfant. Les bébés sont naturellement « équipés » d'un système de motivation formidable : la curiosité, le plaisir de la découverte, de l'expérimentation, de la nouveauté. Mais cette qualité fondatrice, intrinsèque (c'est à dire interne, qui fait partie intégrante de l'enfant) est quelquefois secondairement mise à mal par les exigences scolaires ou sociales, qui ne répondent pas toujours aux questionnements et intérêts spontanés de l'enfant. Il est alors nécessaire de soutenir ou alimenter la motivation de l'enfant de l'extérieur (motivation extrinsèque) : encouragements, félicitations, obtention d'un petit objet ou d'une activité convoitée...

Pouvez-vous nous expliquer comment l’enfant acquiert l’apprentissage de la lecture et de l’écriture ?

L'acquisition de la lecture dans les langues alphabétiques (c'est le cas du français) s'appuie sur la maîtrise du langage oral et sur ce que les pédagogues appellent « la conscience phonologique » : c'est la conscience que les mots de langue orale ne réfèrent pas seulement à du sens, mais sont constitués de sons arbitraires (isolément, ces sons n'ont pas de signification) se succédant dans un ordre donné, et que ce sont ces sons et leur succession qui vont être « traduits » à l'écrit : lorsqu'on dit le mot « vache » oralement, on entend v-a-ch' (et non « meuh », qui serait la référence à la signification du mot vache), et ces trois sons (v-a-ch') peuvent être utilisés dans de nombreux autres mots (avalanche), mélangés avec d’autres sons pour faire d'autres mots (cheval). Apprendre à lire consiste donc d'abord à comprendre ce système de correspondance entre les sons de la langue (et NON les mots) et les signes écrits. Ce système est ensuite rapidement automatisé, reposant sur de nouveaux réseaux de neurones qui relient directement certains centres du langage et certains centres visuels. Dans un second temps, avec l'entrainement et l'expérience, l'enfant acquerra une lecture plus rapide, plus fluide.
Quant à l'écriture, cela dépend de quoi nous parlons : du geste graphique pour tracer les lettres ? De l'orthographe ? De la capacité à produire un texte ? Chacune de ces activités réclame des capacités spécifiques, dont l'acquisition s'étale depuis la grande section de maternelle jusqu'en fin d'étude (pour la production de texte).

Pourquoi certains enfants n’arrivent-ils pas à apprendre à lire ? Qu’est ce qui bloque ?

Les neurosciences ont beaucoup éclairci cette question. Depuis toujours, on a remarqué que des enfants intelligents et motivés ne parvenaient pas à lire (pas du tout ou très mal, ou en faisant beaucoup d'erreurs, ou très lentement, ou très laborieusement...), mais on ne comprenait pas bien ce qui « bloquait ». Maintenant que les mécanismes d'accès à la lecture sont quasiment élucidés au niveau cérébral, on peut concevoir que chaque étape de cet apprentissage peut, potentiellement, dysfonctionner, générant différentes formes de dyslexies. C'est évidemment très important, car selon le mécanisme défaillant, les aides, rééducations ou adaptations utiles à l'enfant seront différentes...

Quels conseils donneriez-vous aux parents qui souhaitent aider et/ou accompagner leurs enfants dans leurs apprentissages ?

En tout premier lieu, de renoncer autant que possible aux menaces, punitions et jugements négatifs qui ne font qu'augmenter le stress de l'enfant sans l'aider en rien, ni à se motiver, ni à apprendre, ni à y trouver les satisfactions qui -  à long terme - lui permettront une scolarité de qualité. Il faut plutôt essayer de comprendre quelles difficultés rencontre l'enfant (absence de motivation, de satisfactions, obstacle momentané ou durable dans telle ou telle discipline, découragement, incompréhension de certaines notions…) et lui faire comprendre que l'on se tient à ses côtés pour le soutenir et l'aider. Ainsi, beaucoup d'enfants ont besoin d'aide pour « rentabiliser » leurs efforts (et donc les poursuivre) : il faut leur dire clairement comment on s'y prend pour apprendre une récitation, une définition, une leçon d'histoire ou les résultats d'une expérience en sciences ; leur expliquer comment on lit un roman ou une leçon d'anglais. Il faut aussi les guider pour favoriser la mémorisation à long terme des notions apprises (et non lire et relire la leçon !), les conseiller efficacement sur le planning des révisions, etc. Ces stratégies générales (on parle souvent de « méthodologie »), associées aux encouragements, sont les clés de la réussite, laquelle enclenche en boucle le cercle vertueux du plaisir et de la motivation.
 

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