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Interview
Michèle Mazeau et Alain Pouhet : «Le cerveau de l'enfant se développe en interaction avec son environnement»

"Les neurosciences nous montrent que le bébé est d'emblée « une personne », avec un cerveau certes immature, mais déja bien organisé et préparé pour apprendre, communiquer, être en relation." Michèle Mazeau et Alain Pouhet, auteurs de Dans le cerveau de mon enfant, médecins spécialistes du développement cognitif, nous expliquent les étapes d'éveil des enfants, depuis leur naissance jusqu'à leur entrée à l'école.

En quoi les neurosciences changent-elles les connaissances que nous avions auparavant de l’éveil de l’enfant ?

Michèle Mazeau et Alain Pouhet : Elles nous ont montré que le bébé était, d'emblée, « une personne », avec un cerveau certes immature mais déja bien organisé et préparé pour apprendre, communiquer, être en relation. Mais elles nous ont aussi prouvé que le développement de ce cerveau, la lente construction progressive des capacités au fil des mois et des ans dans tous les domaines (langage, gestes, mémoires, créativité...) dépend étroitement des interactions qu'il entretient avec son environnement (affectif, physique, social). C'est dire que nous avons (enfin) compris que grandir dépend tout à la fois de la fine et complexe organisation cérébrale génétiquement programmée (« l'inné ») et de son vécu quotidien, jour après jour (« l'acquis »).

Est-ce que cela veut dire que les enfants possèdent un cerveau qui se développe comme une machine, avec les mêmes étapes mécaniques pour chacun et des aptitudes spécifiques ? Si tel est le cas, quelles sont ces grandes étapes ?

Non, cela ne signifie pas du tout que le bébé se développe de façon « mécanique », au contraire : chaque expérience, chaque échange, chaque interaction avec le monde, chaque découverte, chaque apprentissage modifie le « câblage » cérébral initial, construisant ainsi un être absolument unique. Cependant, ces modifications cérébrales et les performances qui leur sont liées (physiques, intellectuelles, artistiques...) ne peuvent se faire que dans certaines limites (liées à notre organisation anatomique, biologique, physiologique), et il existe des périodes clés durant lesquelles le développement de  tel ou tel apprentissage est particulièrement facilité, et donc attendu (la marche debout entre 10 et 18 mois, l'expression langagière entre 12 et 36 mois, etc.).

Qu’en est-il des émotions ?

Historiquement, les neurosciences ont d'abord éclairé nos connaissances dans le domaine des fonctions intellectuelles, non parce qu'elles ont négligé les émotions, mais parce qu'il fallait bien commencer quelque part (!) et que, probablement, il est plus facile d'étudier le langage ou la mémoire que la conscience ou l'empathie. Depuis une dizaine d'années, les progrès et découvertes dans le domaine des émotions permettent de mieux comprendre comment se « tricotent » ensemble intellect et émotions, apprentissages et affectivité, compétences et plaisir. Il n'y a pas d'apprentissage chez le bébé, l'enfant et même l'adulte qui ne dépende étroitement de sa motivation, du plaisir, et des relations qu'il entretient avec ses proches. Les émotions vont soutenir la curiosité du bébé, activer sa mémorisation, capter l’attention…

Pouvez-vous nous expliquer comment le langage et les facultés cognitives se développent chez l’enfant ?

Tout développement – dans n'importe quel domaine – dépend à la fois des capacités initiales et des interactions avec le milieu, les unes influençant l'autre, en spirale ou en boule de neige : les capacités initiales permettent les premiers échanges avec le milieu (physique, affectif), échanges qui, en retour, modifient ces connexions cérébrales (renforçant les plus utilisées et délaissant ou même détruisant celles qui ne le sont pas). Cette nouvelle organisation permet à son tour des expériences, vécus, apprentissages, qui eux-mêmes seront à l'origine de complexifications et réorganisations cérébrales, etc. C’est une spirale qui dure toute la vie. Mais c'est durant l'enfance, alors que les connexions entre neurones sont encore les plus immatures, que ces réorganisations sont les plus importantes (on parle de « plasticité cérébrale ») ; ensuite, l'organisation cérébrale est de plus en plus fixée, plus stable. Dans l'enfance, on note aussi des périodes particulières où certains réseaux sont particulièrement souples, favorisant l'émergence de telle ou telle capacité, d'où les grandes étapes du développement partagées par tous.

Vous évoquez le stade important du « s’empêcher de… » chez le bébé : pouvez-vous nous expliquer cette notion ?

En réalité, il ne s'agit pas d'un « stade », mais de fonctions qui se développent régulièrement, très lentement, n'atteignant leur pleine maturité qu'aux alentours (ou après) de l'adolescence. Le rôle de ces fonctions (dites « fonctions exécutives ») est complexe, et c'est pourquoi nous avons choisi de les désigner par un terme qui synthétise un de leur rôle principal.
On compare souvent le fonctionnement cérébral à celui d'un orchestre symphonique : chaque fonction cognitive (langage, mémoires, gestes, spatialisation...) peut être comparée à une famille d'instruments (les cordes, les cuivres, les percussions) qui est elle-même subdivisée en sous-éléments (premiers et seconds violons, altos, violoncelles, contrebasses), etc. Le chef d'orchestre coordonne l'ensemble afin que la symphonie soit harmonieuse. Les fonctions exécutives font de même : elles contrôlent, gèrent et coordonnent l'ensemble des fonctions et sous-fonctions cognitives : le langage avec la mémoire, avec la parole, avec la situation et les expériences passées, avec l'imagination... Ces fonctions encore très immatures sont représentées en particulier par le fait de se contrôler (un peu !), de « s'empêcher de »... parler à tort et à travers, se laisser distraire par une mouche qui passe, agir sous le coup de l'impulsion. Les parents peuvent aider l'enfant à développer ces très importantes fonctions intellectuelles (qui lui permettront d'apprendre, de vivre en société, de s'épanouir) s'ils en connaissent le développement et les limites habituelles selon les âges.

Comment les parents peuvent-ils aider leur bébé ou petit enfant à mieux se développer ?

Leur rôle est fondamental : le bébé humain ne peut pas se développer sans un environnement affectif chaleureux, rassurant et stimulant. Aimer sans étouffer, stimuler mais à bon escient et sans excès, favoriser les découvertes mais dans un contexte sécurisant, accompagner leur curiosité sans trop diriger... Informé des principes, règles et contraintes qui régissent le développement du tout-petit, chaque parent peut être conforté dans ses choix éducatifs, en comprendre le sens et, éventuellement en infléchir certains... Les parents contribuent sans l’ombre d’un doute au développement de la confiance en soi et l’estime de soi. Accompagner, guider, féliciter, encourager, mais savoir dire « non » c’est fondamental. Notre livre accompagne les parents sur ce chemin délicat !

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