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Interview
Nathalie Lancelin-Huin : « Oui, ‘‘donner la vie’’ est une incroyable expérience »

A l'occasion de la sortie de son livre Enceinte, voyage au coeur des émotions, Nathalie Lancelin-Huin nous a accordé une interview pour nous expliquer la nécessité de cette traversée émotionnelle pendant la grossesse.

Pourquoi, selon vous, est-il important d'écrire un livre sur les émotions ressenties pendant la grossesse ?

Nathalie Lancelin-Huin : Aujourd'hui, il existe beaucoup d'ouvrages sur la grossesse. La plupart traitent du déroulé des neuf mois, d'autres de la spécificité de chaque trimestre, et d'autres encore des petits maux et plus gros problèmes que peuvent rencontrer les femmes enceintes. Tous ces ouvrages ont le mérite de donner des repères concrets, mais bien peu évoquent ce que fait vivre une grossesse intérieurement, psychiquement et émotionnellement. Et pourtant, c'est ce vécu-là que je recueille au quotidien et depuis bientôt vingt ans, auprès des femmes qui attendent un bébé.
Aussi, pour répondre à votre question, il était temps d'aborder cet aspect de la grossesse et d'apporter la version émotionnelle de ce qu'elle fait vivre, afin que les femmes comprennent - et leurs hommes aussi - ce qui se raconte en elles pendant ces neuf mois.

Est-il nécessaire d'accompagner les parents dans leur rôle futur ?

Difficile de répondre succinctement à cette question. Je dirai néanmoins que oui, c'est nécessaire dans la plupart du temps, car on ne nous apprend pas les enjeux de la parentalité, d'autant que notre société a massivement évolué du point de vue de la famille et des places de chacun. S'ajoute à cela le fait que nous n'avons plus de modèles sous les yeux, nous vivons dans un monde trépidant qui laisse peu de répit à notre vie intérieure, et l'aspect humain et émotionnel du vécu n'est pas ce qui est le plus pris en compte dans notre société actuelle dite moderne. Alors la parentalité...
Finalement, la parentalité est un nouveau concept, et l'expérience montre que les parents d'aujourd'hui peinent en général à s'y retrouver et rament un brin dans ce rôle.

La grossesse étant perturbée par des moments d'émotions fortes et contradictoires, pensez-vous que ces émotions sont universelles ou bien que chacun appréhende celles-ci différemment ?

C'est une très bonne question ! Je pense que d'un certain point de vue, les émotions durant une grossesse sont légion et sont donc universelles (au sens où la biologie, durant neuf mois, met tout ce qu'il faut physiquement et psychiquement en chaque univers maternel, pour que la grossesse avance dans les meilleures conditions pour le bébé). Ainsi, il est bien normal que cela chamboule la vie intérieure des femmes.
Toutefois, aucune grossesse n'est semblable (y compris pour les femmes qui auront plusieurs enfants), parce qu'aucune femme n'est semblable, aucune existence non plus, ni aucune histoire de vie. La variable individuelle est donc immense, autant dans ce que fait remonter psychiquement chaque grossesse que dans la façon dont chaque personne gère ses émotions.

Dans ce livre, vous évoquez des émotions positives mais aussi des émotions négatives, ajoutant que ces dernières sont « normales ». Est-ce que cela signifie que l'on pense (à tort) que les parents ne sont pas autorisés à exprimer toutes leurs émotions ?

Nous avons en effet le tort de nous construire avec cette vision que certaines émotions seraient plus positives à vivre, sous prétexte qu'elles nous sont plus confortables et qu'elles sont aussi moins désagréables à vivre pour ceux qui nous entourent. Mais justement, il n'y a aucune raison de juger nos émotions, chacune étant présente pour nous raconter quelque chose de précieux et qui parle de qui nous sommes. Et encore plus pendant la grossesse !
Donc pour répondre à votre question, oui, je crois que dans notre manière d'avoir été éduqué familialement et socialement, il y a peu d'espace pour exprimer sécuritairement nos émotions. C'est plutôt mal vu et très embarrassant. Alors on peut concevoir que peu de futurs parents osent livrer ce qu'ils ressentent au fond, avec l'arrivée prochaine d'un enfant dans leur vie...

Vous soulignez également que donner la vie, c'est « une histoire de fou ». C'est à se demander s'il faut être fou pour faire un enfant ?

Il est important, en matière de biologie et de procréation (qui est, soit dit en passant, rien de moins que la source de la vie), d'élargir nos regards et de questionner nos représentations sagement acquises. Alors oui, « donner la vie » (accoucher), après avoir accueilli un petit être en soi, l'avoir vu se former, grandir puis senti bouger, est une incroyable expérience.
Et découvrir la responsabilité inouïe d'accompagner un petit être sur le chemin de sa vie alors qu'on le tient tout juste né dans nos bras, est véritablement sollicitant. Fou et magnifique. Sinon, on « fait » des enfants et on « tombe » enceinte pour « avoir » des mini-nous, sans davantage se poser de questions. Mais si on implique notre conscience et notre responsabilité, cela peut effectivement donner le vertige !

Pourquoi cette traversée des émotions est-elle nécessaire pour se préparer à être parent ?

Parce que nos émotions ne mentent pas, contrairement à notre mental qui peut parfois nous raconter bien des histoires. Et parce qu'au moment de la grossesse, elles constituent des informations précises qui nous disent ce qui est à traiter, pour que nous nous apaisions davantage au quotidien, et pour que nous soyons suffisamment disponibles à l'approche de la naissance du bébé.
Pour cela, cependant, il est nécessaire de ne pas se laisser submerger par nos émotions trop longtemps, et de savoir les recueillir, les décoder et se laisser traverser. D'où le présent ouvrage qui s'intitule Enceinte, voyage au coeur des émotions. Car ce n'est pas un point de vue de psy, mais la réalité de ce que procure biologiquement une grossesse, qui est une véritable odyssée intérieure de neuf mois.

Quels conseils donneriez-vous à une maman qui apprend qu'elle attend un enfant ? Et à son compagnon ?

A elle, je lui dirai, qu'une grossesse fait un bébé, mais pas seulement, que cela fait aussi remonter les vieux dossiers, et que cela peut l'agiter parfois. Ce n'est pas grave, et c'est même un processus naturel prêté par la biologie. Toutefois, ce n'est pas obligatoire ni fatal, juste possible. Et si c'est le cas, elle n'a pas à s'en inquiéter, simplement à écouter ce que les émotions pourraient avoir à lui raconter. Si néanmoins cela la submerge trop, elle peut en parler à des personnes de confiance, ou lire cet ouvrage. J'en profite d'ailleurs pour dire que l'ouvrage vise aussi à ce que chaque femme retrouve cette sagesse biologique en elle, et qu'il tend de même à nous émerveiller du vivant.

A lui, je lui dirai qu'il lui faut être gentil avec lui-même et patient avec sa compagne. Et que, pour un ensemble de raisons qui seraient longues à expliquer ici, la grossesse n'est pas que rose layette mais n'est pas non plus de tout repos. Il est temps en effet que nous sortions du folklore  « Elle est enceinte, donc elle est pénible ». J'appuierai en lui disant que par procuration, lui aussi a ses vieux dossiers qui peuvent remonter, et qu'il peut alors se confier aux professionnels qui suivent sa femme, ou aux autres hommes qui l'entourent (amis, collègues ou famille). Je rajouterai qu'il n'est pas facile d'être un homme et un père aujourd'hui, car les lignes ont beaucoup bougé et que tout est en mouvement du point de vue de la place des pères. C'est d'ailleurs pour cela que j'ai consacré un chapitre entier aux hommes dans le livre Enceinte, voyage au coeur des émotions. Je conclurai en disant que les hommes sont des femmes pas comme les autres.

Mais franchement, quelle magnifique aventure que d'être parents ensemble et de se découvrir ainsi dans les yeux de l'autre. On dit bien trop peu combien cette expérience fait conquérir au couple un degré supplémentaire de maturité et d'amour.

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